Pourquoi la mode a tant besoin de Me Too
2021-01-19

Pourquoi la mode a tant besoin de Me Too

Le mouvement Me Too, démarré en 2017, a libéré la parole des victimes de violences sexuelles. Du cinéma à la musique, de nombreux milieux ont dû regarder en face les oppressions systémiques qu’ils entretenaient. La mode est loin d’être épargnée, notamment avec le dernier scandale en date concernant le designer Alexander Wang. Malgré les avancées que ce mouvement a permis pour la mode, de nombreux changements sont encore nécessaires. The Alleah a donc analysé pourquoi, en 2021, la mode a tant besoin de Me Too.

“Everyone knew”

Le premier mois de 2021 a marqué la mode avec des nouvelles révélations liées à Me Too : Alexander Wang, directeur artistique de sa célèbre marque éponyme, est accusé par de nombreux hommes et femmes trans, notamment d’agressions sexuelles, de harcèlement, ou encore de droguer ou alcooliser des personnes à leur insu. Le mannequin Owen Mooney a été le premier à partager son expérience sur les réseaux sociaux, relayée par le compte engagé @shitmodelmanagement puis par @dietprada. En quelques heures, des dizaines d’internautes témoignent anonymement sur les réseaux et l’industrie s’enflamme. La réaction la plus commune que l’on peut retrouver dans les messages ou commentaires ? “Ca ne m’étonne pas”. Le sentiment général que l’on obtient en consultant les articles et posts sur le sujet est que les comportements du designer étaient connus par de nombreuses personnes dans l’industrie, mais que rien n’a été fait avant cette année. Cette situation, où un prédateur puissant est protégé par son milieu, est malheureusement un cas classique dans la mode.

En effet, ce scandale est loin d’être le premier dans l’industrie. Même si les comportements abusifs restent souvent passés sous silence, Me Too a permis d’accélérer la libération de la parole. En 2018, année qui a suivi les débuts du mouvement, les célèbres photographes Mario Testino et Bruce Weber ont été accusés d’agressions sexuelles par de nombreux mannequins hommes. Le photographe Terry Richardson, réputé pour ses images ultra sexualisantes et longtemps célébré par les grands noms du milieu, a également été condamné par l’industrie et le grand public en octobre 2017 pour ses nombreuses accusations de harcèlement et d’agressions. Or, ces accusations à son encontre étaient connues depuis de nombreuses années par un grand nombre de personnes travaillant dans la mode. Pourquoi a-t-il fallu Me Too pour que ces comportements soient globalement condamnés et cessent d’être protégés par une partie de l’industrie ? Ce système qui couvre des prédateurs connus montre à quel point la culture du viol est ancrée dans la mode, et comment Me Too est un mouvement essentiel pour faire avancer les choses. Car, comme l’a déclaré la mannequin Eddie Campbell à propos de Testino et Weber : “Everyone knew.”

La loi du silence

Alors des comportements abusifs et illégaux sont aussi répandus, on pourrait s’étonner que la parole des victimes ne se soit pas libérée plus tôt. En réalité, il est extrêmement compliqué de prendre la parole lorsque l’on a subi ces événements, surtout si la personne qui a manqué de respect à notre consentement est connue. On risque des représailles de l’entourage de l’agresseur, de perdre son emploi, d’être accusé.e de vouloir devenir célèbre… L’industrie de la mode a parfois été jusqu’à critiquer publiquement Me Too : Karl Lagerfeld, littéralement l’une des ses figures les plus puissantes, avait déclaré en 2018 à Numéro Magazine “Une fille se plaint qu’il lui a tiré sur la culotte et il se fait aussitôt excommunier par une profession qui jusque-là le vénérait. On croit rêver. Si vous ne voulez pas qu’on vous tire sur la culotte, ne devenez pas mannequin !” Newsflash : ce n’est pas parce que vous êtes le directeur artistique de l’une des marques les plus célèbres au monde que vous n’avez pas l’air d’un immense misogyne quand vous prononcez cette phrase. Cette déclaration est un exemple particulièrement cru des mécanismes de silenciation de la parole des victimes, mais elle donne un bon aperçu de la mentalité de certains.

Le problème du harcèlement et des agressions n’est pas uniquement sexuel dans la mode : de nombreux témoignages sur les réseaux sociaux parlent de comportements abusifs par des supérieurs, de gestes humiliants ou violents… Cette industrie est bâtie sur des abus systémiques et protégés. Me Too est donc essentiel pour la mode, car il permet aux victimes de pouvoir prendre la parole massivement et donc de moins risquer d’être décrédibilisées. Il met également en lumière les manquements des institutions et des personnalités puissantes de l’industrie, qui ont un devoir d’établir des lieux de travail sécurisés et de déconstruire ce système pour que 1) ces événements n’arrivent plus 2) les personnes qui ont perpétué ces comportements soient responsabilisées et (si c’est possible) comparaissent devant la justice. Le travail à effectuer est encore massif, mais le tableau n’est pas si sombre ! En effet, grâce à ce mouvement et aux réseaux sociaux, les discussions autour du consentement, dans la mode et ailleurs, n’ont fait qu’augmenter au cours des dernières années. La situation ne peut aller qu’en s’améliorant, en permettant à chacun.e de partager ses expériences et en agissant en conséquence.

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