Peut-on être féministe et aimer la mode ?
2021-04-15

Peut-on être féministe et aimer la mode ?

Inspirés par la vidéo de The Golden Grounds « La mode peut-elle vraiment être féministe ? » nous nous sommes penchés sur la relation antagoniste entre la mode et le féminisme. Le sentiment d’inadéquation entre nos valeurs féministes et notre amour de la mode questionne en effet une certaine incompatibilité. Aimer la mode, est-ce trahir le féminisme qui est en nous ? 

The Golden Grounds débute sa vidéo sur un constat : la mode repose sur des préceptes misogynes. La soumission et les complexes qu’elle a engendrés en sont des faits probants. La contrainte s’applique d’abord à la fashion victim. Elle va se fondre dans les diktats imposés par la mode tout en se croyant autonome et libre. La femme est en réalité objectifiée et cela ouvertement pendant des années. Elle est réduite à un objet de désir, notamment avec l’esthétique porno chic des années 2000 évoquée par The Golden Grounds.

On parle donc également d’hypersexualisation. La mode nous a longtemps fait croire qu’être jolie, c’était exposer la chair d’un corps mince. Un corps mince notamment incarné par le mythe de la parisienne, qu’on imagine flotter dans son trench en dévoilant une jambe enveloppée dans un collant résille. Selon le psychanalyste Pascal Couderc, « la beauté qui passe par la minceur est devenue le signe de l’accomplissement personnel ». Les mannequins, elles-mêmes poussées à être les plus minces possible, ont indirectement entraîné un culte de la minceur et des troubles alimentaires chez les jeunes filles. Coco Rocha a notamment dévoilé sur Instagram la suggestion d’un designer à son encontre : se faire retirer des côtes pour rentrer dans les robes plus facilement.

Le capitalisme sexiste de la mode

L’hypocrisie a été de mise lorsque des t-shirts floqués « feminist » ont fleuri de toutes parts. Comme si le féminisme était désormais une tendance à suivre. On le sait, les marques d’habillage ont délocalisé la production de leurs vêtements. Il est par exemple aisé, en regardant le documentaire Arte sur la fast fashion, de constater que la main d’oeuvre des usines où sont conçus les vêtements est majoritairement féminine, et mal payée.

Le féminisme n’est donc en réalité nulle part dans les vêtements se targuant de le promouvoir. La mode est donc illégitime à se revendiquer féministe par ce biais. Il est en réalité plutôt question d’argent et de conquête d’un public cible. La chercheuse italienne Silvia Federici affirme de plus que le capitalisme est structurellement sexiste. Elle met notamment l’exploitation sans limite des femmes en exergue dans son essai « Le capitalisme patriarcal ».

La mode et l’émancipation des femmes

Si la mode s’est jouée des femmes au cours des deux dernières décennies, on pourrait croire que les choses étaient différentes avant. The Golden Grounds mentionne notamment Coco Chanel qui a rendu nos tenues plus confortables et s’était érigée en véritable défenseuse de la cause féminine. Une femme en apparence émancipatrice. Son ambivalence s’est en outre révélée lorsqu’elle s’est avérée être contre la minijupe et les jeans pour citer les exemples de la vidéo. La minijupe, symbole d’émancipation des années 60, étant par ailleurs elle-même devenue sujette à l’hypersexualisation des femmes.

Après une ode à la féminité exacerbée, la mode développera plus tard une relation fusionnelle avec les silhouettes androgynes. Les contradictions et les renversements sont omniprésents dans le domaine, mais le contrôle exercé sur les femmes reste constant. La mode reste celle qui décide de ce qui est digne d’être porté et défini comme beau ou non. Même lorsqu’elle instaure certaines tendances pouvant être vues comme émancipatrices, cela reste de son propre chef et selon un objectif qu’elle seule détermine.

Le féminisme comme argument marketing

En effet, même si la mode détermine que l’heure est à l’acceptation de soi, est-ce vraiment pour promouvoir le body positivism ? Ou pour mettre en avant son évolution de façade ? La mode s’adapte tout simplement à un nouveau marché. Elle donne l’impression de s’être ouverte au monde et accorde une sorte de laisser-passer à l’inclusivité. La vision arriérée et exclusive de la beauté semble s’élargir. Mais la diversité n’aurait jamais dû devoir passer par le stade de tendance pour devenir plus ou moins respectée.

Au mois de septembre 2019, la fashion week comptabilisait 41,5% de personnes non blanches parmi les mannequins castés selon un rapport du magazine The Fashion Spot. Donc on pourrait penser que les avancées seraient un minimum effectives bien que motivées par des considérations sûrement plus économiques qu’autre chose. En réalité, les plus gros défilés sont les moins inclusifs d’après une observation de Slate. De plus, les complexes alimentés pendant des décennies ne peuvent pas être déconstruits aussi facilement.

Nos désirs sont-ils les nôtres ?

La mode dicte en quelques sortes un guide de conduite, des normes patriarcales censées représenter ce qui attise le désir masculin. Il faut être mince, porter un certain style de vêtement, se dévoiler sans être vulgaire, prendre soin de son apparence… Il est question sans cesse de beauté, et de la manière dont elle doit être représentée. Elle est cependant affichée sous un modèle unique depuis très longtemps.

Se maquille-t’on pour nous plaire ou par souci de correspondre aux normes et fuir le jugement ? Fait-on attention à notre style parce que l’on aime la mode ou parce que celle-ci nous a directement ou indirectement dicté le code de conduite à suivre ? Une coupole d’influence est chaque jour au dessus de nos têtes qu’on le veuille ou non. Sur les réseaux sociaux, dans les magasines, à la télévision, sur les catwalks…

Le droit au plaisir

Cependant, il n’est pas difficile de savoir ce que l’on ressent lorsque l’on achète un nouveau vêtement qui nous plait et qu’on le porte. Ni d’aimer porter du rouge à lèvres ou des talons. Le plaisir de se plaire à soi reste largement possible par le biais de la mode, en dépit des inévitables injonctions imposées. Le paraître n’est d’ailleurs pas malsain. Bien que si les femmes semblent s’intéresser davantage à la mode, c’est sûrement car plus de directives sont  imposées par la mode sur leur corps et leur apparence.

Elle permet en outre de se démarquer, de sortir du lot lorsque la femme pourrait se sentir invisibiliser par la société. En cela réside une ambivalence. En dehors du côté pragmatique de l’habillement, la mode peut également être considérée comme un art. Il ne réside aucun méfait dans l’amour de l’art, alors pourquoi pas la mode ? Une féministe peut tout à fait y être sensible comme elle serait sensible à un film ou à une peinture. On espère seulement que plus d’efforts, notamment plus concrets, seront mis en place par les acteurs du secteur pour tendre vers un respect de la femme dans toute sa diversité et sans détour.

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