Est-ce qu’acheter moins rend plus heureux ?

Est-ce qu’acheter moins rend plus heureux ?

Si acheter rendait heureux, nous nagerions certainement dans le bonheur. D’ailleurs, au cours d’une semaine, combien de jours s’écoulent sans que nous n’ayons effectué aucun achat ?

Imaginez. Il suffirait d’aller au magasin de bonheur et on en achèterait au kilo, en vrac, de l’éthique ou du bio. Et le vendeur nous répondrait peut-être “Désolé madame, je n’ai pas reçu ma cargaison, y a un embargo sur le bonheur, je vais voir ce que j’ai dans mes fonds de tiroirs.” À la place, dans “la vraie vie”, on va dans des magasins ou sur des sites internet afin d’acheter des choses qui, effectivement, nous procurent un certain plaisir.Le problème, c’est qu’une fois ce vêtement acheté, l’insatisfaction refait surface et nous cherchons de nouveau une autre dose de plaisir.

Qu’est-ce qui rend heureux ?

De nombreuses études, qu’elles soient d’ordre philosophiques ou psychologiques, se penchent sur la question du bonheur. La théorie de l’adaptation hédonique, l’une des études sur le sujet, met en évidence notre capacité limitée à nous satisfaire.
L’auteur de cette théorie, le psychologue britannique Michael Eysenck, compare « la poursuite du bonheur à celle d’un individu dans une roue de hamster (ou sur un tapis roulant), qui doit sans cesse continuer à marcher pour maintenir son niveau de bonheur ». Or, cette recherche montre qu’indépendamment des événements que nous vivons notre « niveau de bonheur » revient toujours au point de départ. Et ce, même chez les personnes ayant par exemple gagné au loto. Alors même que c’était ce dont ils rêvaient, une fois qu’ils ont ce à quoi ils aspiraient, leur niveau de bonheur reste égal à celui qu’il était avant. Pourquoi ? Car ce phénomène découle de nos projections sur le bonheur.

S’il y a bien une certitude sur ce sentiment, c’est que personne ne sait ce qui le rendra heureux. Alors, nous projetons souvent un idéal de bonheur. Le sentiment d’être heureux est intimement lié au plaisir. Alors nous cherchons ce qui nous donne du plaisir pour nous rendre heureux. Effectivement, acheter des choses, posséder des vêtements procure une certaine dose et ce dans l’immédiat. Ces projections sont basées sur un futur : « Quand j’aurai atteint ceci, acheté cela, alors je serai heureux ». Or d’autres études psychologiques et de nombreuses philosophies montrent qu’au contraire le bonheur appartiendrait à celui qui le trouve dans le présent, et non dans le souvenir du passé, ou la projection d’un futur.

Une économie basée sur cette quête de bonheur

L’économie fait son miel de cette vulnérabilité présente dans la psychologie humaine, c’est-à-dire de cette capacité que nous avons à nous projeter plutôt qu’à nous « contenter ».
Ainsi, les publicités n’insistent pas sur le « bien » mais sur le « plus ». Tout devrait nous rendre « plus » et « mieux ». Le «bien » devrait suffire, mais on nous vend du « plus », du « mieux » comme la promesse d’un bonheur accessible à portée de clic ou de carte bancaire.
Le problème dans cette équation, c’est notre insatisfaction permanente, puisque pour atteindre notre prétendu bonheur nous sommes dépendants de quelque chose d’extérieur à nous et éventuellement de notre budget. Par défaut, nous souhaitons ce que nous ne possédons pas et la société de consommation nous vend du rêve, avec l’idée qu’en possédant telle ou telle chose nous serons « mieux ».

Effectivement, ce n’est pas simple de se défaire de l’idée que posséder des choses fait notre bonheur.
« Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, c’est qu’on a quand même raté sa vie ». Vous vous souvenez peut-être de cette phrase de Jacques Sagala prononcée en 2009 ? Elle résume assez bien la société de consommation dans laquelle nous avons grandi, et grandissons encore, entouré d’injonction à la consommation et de promesses basées sur le paraître plus que sur l’être. Comme si « posséder » telle marque allait faire de nous une meilleure personne. Auprès de qui au juste ? Et sur notre lit de mort, à quoi penserons-nous ? Quels souvenirs garderons- nous ? Sera-t-on fier d’avoir possédé une Rolex, ou une garde-robe de luxe ?

Évidemment, c’est dans l’intérêt du système économique de nous faire consommer. Alors quoi de mieux que d’associer la consommation au bonheur ? Ainsi, son accès est plus facile. Si trouver le bonheur est un processus long et complexe, qui demande beaucoup d’introspection, acheter une Rolex, ou n’importe quel autre objet forment des actions plus concrètes et surtout rapidement accessibles.

Néanmoins aujourd’hui certaines marquent ne rentrent plus dans ce jeu de la surenchère et du rêve. C’est le cas par exemple de la marque éthique Loom, leur conviction sur la consommation de mode est entièrement raccord avec leur communication. Ainsi, la marque Loom ne pousse pas à consommer, et rappelle dans sa communication d’acheter leur produit si effectivement les personnes en ont besoin, et évoque leur produit sans faire d’autre promesse que celle que le vêtement contient . Loom ne vend pas autre chose qu’un vêtement et ne nous transforme pas en super-héros de l’écologie, ni en superwoman toute puissante avec un t-shirt à message.

 Alors comment acheter moins peut-il rendre heureux ?

Lorsque la source de notre plaisir ne dépend pas d’autre chose que nous même, nous nous défaisons des liens de dépendances et reprenons pleinement le pouvoir sur notre capacité à être heureux.
Imaginez le pouvoir de se « contenter »  de prendre plaisir à la lecture d’un livre,  d’une balade à pied, ,d’un moment de partage avec des amis, du sourire d’un enfant ; à toutes ces « petites choses » que nous ne voyons plus comme source de bonheur. Et si le bonheur était déjà là et que c’était notre capacité à le voir ou pas qui en dépendait. Et si nous imaginions chaque instant comme absolument parfait, sans s’imaginer qu’il pourrait être mieux mais uniquement à leur juste place.

« Donnez-moi la pauvreté qui jouit de la vrai richesse »

écrivait le philosophe et poète américain Henry David Thoreau. Cette citation est extraite de Walden ou la Vie dans les bois. Dans ce livre écrit lors d’une retraite, Henry David Thoreau livre ses réflexions sur l’économie, la nature et la vie simple menée à l’écart de la société. Ainsi, ce qui rend heureux n’est pas tant de ne pas consommer que de trouver d’autres sources de joie dans des activités, moments, où l’argent ne rentre pas en compte.

L’achat conscient pour ne plus être victime de la consommation

Et si acheter des vêtements est une source de plaisir, vous n’êtes pas obligé de la supprimer pour être le parfait militant de la mode éco-responsable. Aimer la mode arrive à tout le monde, même aux meilleur.e.s.  Il ne s’agit pas de ne plus consommer, mais plutôt de prendre conscience de nos actes de consommation. Pourquoi nous achetons tel vêtement ou tel autre et à quel moment ?
L’achetons-nous pour nous faire plaisir, ou pour être plus comme ceci ou comme cela à notre prochain date ou entretien professionnel ? L’achetons-nous pour nous rassurer ? Nous réconforter ? Dans ce cas, est-il possible d’éviter qu’il finisse  au fond du placard et acheter consciemment un vêtement parce qu’il nous procure une joie profonde. Parce que c’est un objet que l’on trouve beau, mais qui ne vient pas combler un état émotionnel fragile, qui fait le beurre des publicitaires et du marketing.

Ainsi, repenser sa consommation de façon consciente devient un acte engagé.
Celui de ne plus être une victime de la société de consommation, mais bien un acteur conscient de sa consommation.Et c’est justement en réussissant à ne pas acheter ce énième petit pull chez Zara, en ne faisant pas les soldes, en résistant à l’achat impulsif, etc. que nous, consommateur.ice.s reprenons le pouvoir de notre consommation. Et pas de flagellation inutile, cette réappropriation est un chemin, on ne devient pas un super-héros de la non-consommation ou de la consommation consciente en un mois.

Souvenez-vous de toutes ces choses que vous n’avez pas acheté alors que vous en aviez envie.
Un journal de bord de tous les vêtements désirés, mais non achetés, vous permettra de voir les progrès que vous avez déjà faits et évitera de culpabiliser lors de votre prochain achat. 

Une autre technique pour ne pas succomber à l’achat impulsif consiste justement à attendre. C’est-à-dire à ne pas acheter sur le moment observer si une semaine plus tard l’envie est toujours là.

Acheter moins, c’est aussi raréfier l’acte d’achat. Et celui-ci devient d’autant plus savoureux qu’il est rare “puisque c’est rare, je vais prendre soin de mon prochain achat, me faire plaisir avec un vêtement de qualité en me rappelant tous les vêtements que j’ai réussi à ne pas acheter. Aussi, parce que j’achète moins de vêtements, je vais chérir ce que j’ai acheté et le porter aura une saveur singulière”

Si, acheter moins, demande effectivement beaucoup d’effort dans les premiers mois, c’est en revanche une grande source de satisfaction personnelle et de joie. Cette sensation de ne pas avoir encore « craqué » chez Zara, de se sentir maître à bord de son budget, et apprécier sa résistance face aux sirènes de la consommation, procure une bonne dose de fierté et de satisfaction, à vous de juger si cela vous rapproche du bonheur.

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